Un groupe de chercheurs de l’Université de Cambridge (Royaume-Uni) a récemment publié une étude démontrant que l’activité du cerveau des dépendants sexuels soumis à de la pornographie, est identique à celle des toxicomanes. Ces derniers ont en effet une activité cérébrale comparable lorsqu’on leur montre des images liées à la drogue. Non seulement cette étude laisse entendre que l’addiction sexuelle existe, mais en plus qu’elle se manifeste de la même manière que des addictions communément acceptées comme telles (alcoolisme, drogue et cyber dépendance).

Ce qu’ont mesuré les chercheurs

L’équipe dirigée par le Docteur Voon a recruté 19 hommes accros au sexe et 19 hommes “témoins” de même âge. L’étude a porté sur des personnes hétérosexuelles. Les participants avaient plus de 18 ans, n’avaient jamais subi de sévices sexuels, jamais consommé de substances illicites par le passé (marijuana y compris) et n’étaient pas atteints de troubles psychiatriques (dépression, TOC, bipolarité…). Tous ont été invités à visionner des clips vidéo répartis en cinq catégories :

  • images sexuelles explicites (rapports hétérosexuels consentis)
  • images érotiques (danse de femmes habillées, se caressant les cuisses, etc.)
  • images excitantes sans caractère sexuel (ski, parachutisme, etc.)
  • images liées à l’argent (billets de banque, monnaie, etc.)
  • images neutres (paysages)

Lors du visionnage des vidéos, l’activité cérébrale des sujets a été enregistrée par IRM. Cela a permis aux chercheurs de visualiser les régions du cerveau activées. L’idée était de comparer la réponse du cerveau des sex addicts à celle des sujets “témoins”. Ensuite, les chercheurs ont comparé les réponses cérébrales du premier groupe à celles obtenues dans le cadre d’études similaires sur des toxicomanes.

Pour chaque vidéo, les chercheurs ont aussi demandé aux participants de répondre aux questions suivantes :

  1. Cette vidéo a-t-elle beaucoup augmenté votre désir sexuel ?
  2. Avez-vous aimé cette vidéo ?

Ces réponses étaient un autre moyen de comparer les pornodépendants au groupe témoin et aux toxicomanes. Typiquement, ces derniers recherchent la drogue parce qu’ils en ressentent un profond besoin plutôt que par plaisir. En d’autres termes, les chercheurs ont pris en compte dans leur étude, le fait que les toxicomanes ne se droguent pas pour s’amuser même si la consommation commence souvent ainsi. Ils le font plutôt pour échapper au stress, aux émotions négatives, aux souffrances psychologiques. Les drogués ne font pas ça pour se sentir mieux, mais pour « moins ressentir ». On constate donc que l’addiction est un mécanisme de survie utilisé par les toxicomanes pour engourdir leur affect quand ils sont confrontés à la vie. La drogue est plus un besoin qu’un plaisir. Ainsi, ce second critère de différenciation (aimer une vidéo ou qu’elle augmente le désir sexuel) est important : si les résultats montrent que l’augmentation du désir est un facteur prédominant sur le fait d’apprécier une vidéo, cela assimile d’autant plus le sexe compulsif à une drogue.

Constatations et conclusions

Les premiers résultats montrent que :

  • les porno-dépendants ont été confrontés plus tôt que les autres à des images pornographiques
  • ont un usage d’Internet plus important
  • passent plus de temps en ligne devant du porno (25,49 % contre 4,49 %)

Ces résultats concordent avec les études existantes sur l’activité sexuelle compulsive et ne sont pas surprenants pour les cliniciens de l’addiction sexuelle. “L’âge de première consommation” est particulièrement notable. En effet, les études sur les addictions avec produit ont aussi montré un lien entre cet âge et la propension à être accro plus tard.

Les résultats d’IRM sont bien sûr beaucoup plus intéressants.

Les chercheurs ont constaté que lors de la visualisation des images sexuelles trois importantes régions du cerveau ont été activées chez les dépendants sexuels à un niveau bien plus élevé que chez les sujets du groupe témoin :

  • le striatum ventral (traitement de récompense)
  • le cortex cingulaire antérieur (anticipation de récompense)
  • l’amygdale (interprétation des événements et des émotions)

En outre, ces trois régions sont activées de façon similaire chez les toxicomanes lorsqu’ils sont exposés à l’imagerie liée à la drogue.

En d’autres termes :

  • le cerveau des porno dépendants répond différemment aux stimuli sexuels que celui de personnes non accros au sexe
  • le cerveau des sex addicts répond aux stimuli sexuels de la même manière que celui des toxicomanes soumis à des stimuli liés à la drogue.

Quant au deuxième critère de test de l’étude : les sex addicts n’aiment pas plus les vidéos que les sujets du groupe témoin. En revanche, ils présentent un niveau bien plus élevé de désir pour les images pornographiques (mais aucune différence de score en ce qui concerne les images non sexuelles). Cela signifie que les sex addicts, comme les addicts avec produit, vivent plutôt leur addiction comme un besoin que comme un plaisir.

Encore un lien significatif entre l’addiction sexuelle et les autres formes de dépendances.

De l’importance de cette recherche

Jusqu’à maintenant, aucun critère de diagnostic de l’addiction sexuelle n’est formalisé. Il a bien été envisagé d’inclure un diagnostic de désordre hypersexuel dans le Manuel Diagnostique et Statistique des troubles mentaux (DMS-5 publié l’année dernière par l’American Psychiatric Association – APA), mais au dernier moment, il a été rejeté sans explication. Ce rejet a eu lieu malgré l’augmentation croissante de la porno dépendance dans le monde. Cette augmentation est quasiment toujours due aux nouvelles technologies et à l’accessibilité permanente d’intenses stimuli et de nombreux partenaires sexuels sur le Net. En bref, les conséquences de l’addiction sexuelle ont augmenté proportionnellement à l’anonymat et au caractère abordable du sexe virtuel.

Malgré le refus inexplicable de l’APA de reconnaître officiellement la porno dépendance, d’autres organisations comme l’American Society of Addiction Medicine (l’ASAM : la Société Américaine de Médecine sur l’Addiction) sont plus avant-gardistes :

“L’addiction est une maladie chronique des systèmes de récompense, de motivation et de mémoire du cerveau. Le dysfonctionnement de ces circuits produit des effets biologiques, psychologiques, sociaux et spirituels. Cela se traduit chez l’individu par la quête continuelle de récompense et/ou de soulagement par la substance ou le comportement incriminé. Elle se caractérise par l’incapacité systématique à s’abstenir, la conscience diminuée de ses problèmes sociaux et comportementaux et enfin par une réponse émotionnelle inadaptée.”

L’étude de Cambridge est une étape supplémentaire vers une démonstration que ces critères de l’ASAM s’appliquent aussi à l’addiction sexuelle ; en ceci que les 3 régions du cerveau considérées dans l’étude coïncident directement avec la récompense, la motivation et la mémoire (tout comme les troubles liés à l’usage de substances toxiques et les autres formes d’addictions du DSM-5). Le Docteur Richard Krueger de la Columbia University, qui participa aux débats en vue d’embarquer l’addiction sexuelle dans le DSM-5, a d’ailleurs qualifié d’étude “phare” le travail de l’université de Cambridge.

On peut donc raisonnablement se poser la question suivante : “Cette étude sera-t-elle oui ou non une preuve suffisante pour finalement pousser l’APA-longue-à-la-détente à réagir ?”. Sûrement non : rien ne changera dans le quotidien du traitement de l’addiction sexuelle. Les spécialistes ont compris depuis longtemps que la meilleure approche pour traiter cette dépendance est d’utiliser des méthodes qui ont fait leurs preuves pour les addictions plus classiques.

Bien que l’APA ne risque pas de légitimer l’addiction sexuelle dans un futur proche, un diagnostic officiel pointe à l’horizon car elle ne pourra passer sous silence les découvertes d’une étude si bien conçue et réalisée. Que ça lui plaise ou non, l’APA devra reconnaître et accepter l’accumulation de preuves qui plaident pour la reconnaissance de l’addiction sexuelle comme une maladie réelle et dévastatrice. La question n’est donc plus de savoir si un diagnostic verra le jour, mais plutôt quand il verra le jour.

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Article original rédigé en anglais par Robert Weiss (diplômé de l’université de UCLA, fondateur du Sexual Recovery Institute de Los-Angeles en 1995, il fut un des élèves de Patrick Carnes, le premier qui décrivit les mécanismes de la porno dépendance).

Traduction par mes soins.

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